
7 rue Cassette, Paris. C'est là que Jarry a vécu les dernières années de sa vie.
Au moment de la photographie, je préparais ma maîtrise sur son roman le plus intime L'Amour absolu . J'avançais depuis quelques mois déjà, la tête coincée dans le guidon de son œuvre, poussé par un vent de bohême, arrosant d'absinthe de contrebande mes soirées studieuses. Je nourrissais un certain fétichisme de l'auteur, maladie bien connue des apprentis-chercheurs en littérature. Il fallait que j'explore les lieux qu'il avait hantés, les rues qu'il avait arpentées ou dévalées à vélocipède, et poser, pourquoi pas, les coudes sur les comptoirs qu'il avait essuyés de ses manches. J'achetai un billet pour Paris où m'attendait Serge, vieux comparse des lectures jarryques, pour me mener religieusement au pied de l'immeuble qui abritait La Grande Chasublerie. La Grande Chasublerie, le Phalanstère, le Tripode, le Calvaire du Trucidé , autant de petits noms que Jarry aimait donner aux taudis qu'il occupait.
Au 7 rue Cassette, Jarry habitait au deuxième et demi. Sa petite taille lui permettait de faire des économies et de n'occuper que la moitié d'un étage, étage qui jadis servait de remise pour divers objets du culte. Ironie de l'histoire, nous attendait au rez-de-chaussée, un magasin de livres anciens répondant au doux nom de Bruno Sépulchre et arborant dans sa vitrine un moulage de hibou verni, animal fétiche de l'auteur nyctalope. « Hasard objectif, l'esprit du maître souffle encore ici »
On ne pouvait en rester là. Grâce à une petite ruse, nous pûmes nous introduire en pleine nuit à l'intérieur de l'immeuble mais malheureusement nous fûmes stoppés à la porte du sanctuaire. L'appartement semblait inhabité. La sonnette était aphone, l'une des boîtes aux lettres gavée de publicités et la porte de La Grande Chasublerie était la seule de l'immeuble à ne pas afficher de nom. Nous avons bien pensé, l'espace d'un instant, fracturer la porte mais nous comprîmes rapidement que nos intentions trop pures seraient difficiles à faire gober aux hommes en bleu : « Voyez-vous, monsieur l'inspecteur, vous allez peut-être trouver cela étrange mais mon ami ici présent et votre serviteur sommes de grands admirateurs du célèbre écrivain, père de la ‘Pataphysique, Alfred Jarry qui vécut en son temps dans ce local de la rue Cassette et…bien alors voilà…Ne sauriez-vous pas où nous pourrions nous procurer l'édition autographe in-4° de L'Amour absolu parue en 1899 à cinquante exemplaires ? A défaut vous pourriez peut-être desserrer les menottes ? »
Nous fîmes donc demi-tour, silencieusement, le vague à l'âme, conscients de notre semi-échec.
Les jours suivants, je consacrai mes récréations à réunir tous les documents ayant trait au local de la rue Cassette. Apollinaire fait quelque chose comme une description de l'appartement dans Le Flâneur des deux Rives et l'on peut trouver en cherchant bien des photographies assez émouvantes de La Grande Chasublerie qui témoignent de l'extrême pauvreté dans laquelle vivait Jarry à cette époque.
Puis, je me suis replongé dans la correspondance de Jarry et notamment dans les lettres de 1907 adressées à Alfred Vallette, à Rachilde ou à Natanson. La dernière me fit l'effet d'une « astérie pétrifiée ».
A Thadée Natanson
26 octobre 1907
Cher ami,
Me voici encore cloué à la chambre pour quelque temps, quoique que ce soit beaucoup plus bénin que l'année dernière. Ce n'est d'ailleurs pas très pénible au milieu des livres et des paperasses. Pour les manuscrits Fasquelle (ma dernière lettre - ou carte plutôt - vous est-elle bien parvenue) je vous disais une semaine au plus. Je m'excuse de la demande inconsidérée du demi-louis pour aller jusque là. Mais Octave Mirbeau, qui a été si complaisant, consentirait peut-être à ce dernier service. Je n'ose emprunter le louis…mais s'il était possible ce serait du temps de gagné vers la guérison définitive.
Votre ami Alfred Jarry
7 rue Cassette
Jarry est mort cinq jours plus tard, le 1 er novembre 1907, le jour de la Toussaint, à l'âge de 34 ans.