LUDOVIC BABLON | New York (extrait)
discours sur les belles jeunes filles riches et inconnues
> ANPE : "Activittés culturelle"
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Trois couches d'un même circuit électronique décident de s'emparer de la vie de trois jeunes new-yorkaises. Aucune n'échappera à la désactivation de sa vie mentale. Les animaux triompheront... une fois de plus. Avec Esope et Claude Simon, un trajet en circuit à travers l'immigration allemande, la télévision, les jeux vidéos et les renards d'Europe de l'Est...
Il y a deux ans que le Général Stilwell a été chassé de Birmanie par les Japonais barrant aux Américains la route vers la Chine. (Raoul Walsh, Aventures en Birmanie, 1945, USA). Méprisé par ses collègues, persécuté par sa femme Adèle, Maurice Legrand, caissier dans un magasin de bonneterie en gros, trouve sa seule distraction dans la peinture (Jean Renoir, La Chienne , 1931, France). Aux alentours de 1840, un nouvel instituteur timide, naïf et romantique prend ses fonctions dans une petite bourgade de Suisse alémanique (Léopold Lindtberg, Lettres d'amour mal employées, 1940, Suisse). En 1934, à New York, un peintre pauvre et inconnu rencontre une enfant qui paraît vivre en 1910. (William Dieterle, Le Portrait de Jennie, 1949, USA). A la fin de l'ère Tokugawa, le jeune Yasumoto, ayant étudié la médecine hollandaise à Nagasaki, retourne à Edo où il rend visite au directeur de l'hôpital public Koishikawa (Akira Kurosawa, Barberousse, 1965, Japon). En Californie, un homme et une femme se rencontrent à un cours de psychologie sur la mort. (Daryl Duke, Griffin and Phoenix : a love story, 1976, USA). Vingt-six femmes ont disparu en un mois et demi à Alexandrie (Salah Abu Seif, Raya et Sakina, 1953, Egypte). En Octobre 1929, le jour du grand krach de Wall Street, Jim Emerson, un riche New-yorkais, apprend comme tant d'autres sa ruine (John Stahl, Only Yesterday, 1933, USA).
Devant un écran scintillant de la médiathèque de New York, Sarah Cohen visionnait quelques films
Limité à un transistor, quatre résistances et un condensateur en 1958, et à quelques transistors et résistances vers le milieu des années 1960, le circuit vert comprend aujourd'hui entre 100 millions et un milliard de transistors (soit 100 000 pages de texte).
Imaginatif, cultivé (c'est entre autres un passionné de films, pour preuve son amitié de longue date avec les circuits de la médiathèque), il est composé d'une part d'une mémoire d'accès dynamique qui traite de très grandes quantités de données graphiques au moyen d'un moteur de rendu qui calcule à base de ce matériau l'élaboration d'un monde nouveau.
Evidemment plus cher que les cartes graphiques habituelles, le circuit vert constitue en effet un créateur de réel dont les moteurs matériels intégrés sont nettement plus rapides que les moteurs logiciels, étant donné qu'ici le processeur central (CPU) et la mémoire vive (RAM) ne font plus rien et laissent tout le travail au processeur graphique (GPU), dans lequel les calculs sont implantés.
Disposé en petites unités adoptant des formes géométriques dérivées du rectangle, il ressemble plus à une série de nœuds séparés qu'à un réseau véritable ; mais qu'on ne s'y trompe pas, ses échanges plus que fréquents avec l es photothèques, cinémathèques et autres lieux de l'archivistique de l'image, savent lui conférer les moyens de ses fonctions. Et même si rien ne plaide en faveur de la thèse d'une sorte de programmation agressive du circuit par lui-même, à l'inverse il serait difficile de porter à la connaissance du public des documents attestant la thèse contraire. En fait, le rapport existant entre le circuit vert iconique et les stocks d'images locaux, nationaux, inter- et supra-nationaux atteint (sans vouloir le dépasser) le stade de la pure vérité objective et empiriquement constatable.
D'aspect calme et sans prétention, son action peut prend en réalité des formes vraiment offensives ; fantasque, il serait tout à fait prêt par exemple à sortir de sa mémoire sur commande toutes griffes dehors un fauve numérisé, s'il en avait l'occasion.
Nelson contacte son supérieur et lui remet une poignée de plaques d'identité, celles des soldats qui ont payé de leur vie la destruction de la station radar. Il rentre en avion avec ses hommes (Raoul Walsh, Aventures en Birmanie, 1945, USA). Les deux clochards s'apprêtent à faire bombance avec cette petite fortune (Jean Renoir, La Chienne , 1931, France). Il finira par avouer son amour à Gritli, cependant que le proviseur, oncle de celle-ci, l'invite à revenir en ville (Léopold Lindtberg, Lettres d'amour mal employées, 1940, Suisse). Au Metropolitan Museum, le "Portrait de Jennie" restera un objet d'admiration pour les amateurs (William Dieterle, Le Portrait de Jennie, 1949, USA). "Tu le regretteras", déclare le vieux médecin en grommelant comme à son habitude (Akira Kurosawa, Barberousse, 1965, Japon). Ils décident de passer quelques temps ensemble, puis de se séparer avant les derniers jours (Daryl Duke, Griffin and Phoenix : a love story, 1976, USA). La bande, terrée dans une cave, est enfin arrêtée. Raya et Sakina seront pendues (Salah Abu Seif, Raya et Sakina, 1953, Egypte). Il commence à bavarder avec lui, l'interroge sur ses médailles ; il est élève dans une école militaire. Puis Jim lui dit : je suis ton père (John Stahl, Only Yesterday, 1933, USA).
Devant un écran scintillant de la médiathèque de New York, Sarah Cohen n'en tarissait plus de gourmandise à l'égard des fins de films.
La nuit la masse sombre de la cinémathèque se découpe sur New York. Fenêtres éteintes, pièces vides, les postes des employés vacants, les écrans de consultation ne transmettent pas, à aucun œil, de récits filmiques décomposés en points de lumière se déplaçant et changeant d'intensité par balayages successifs lors d'un plan-séquence en travelling, peu modifiés lors d'un plan fixe, très fluctuants et mobiles quand le récit est monté cut. Mais tout change vite ici-bas et parcouru par une tension qu'on devra s'habituer à noter V, le circuit vert pratique une longue ascension linéaire. Il monte le long des câbles électriques de l'immeuble aux vitres fumées de la Médiathèque de New York. Il parvient aux nœuds qui y mènent ; tous les nœuds. En effet le circuit vert est un être de réseaux et le déplacement de ses données constituantes de support en support ne lui pose aucun problème notable.
En effet, il est entre autres capable d'enchaîner x millions de polygones à la suite en y millions de couleurs, sans problème, et il le prouve en commençant à former sur les écrans éteints une image mentale de synthèse issue d'authentiques documents vidéos ; ce travail de préparation dure plusieurs secondes. Après un long moment de tranquillité dans les salles vides de la cinémathèque (mais quelque chose a cliqueté dans la salle de commande), apparaît en dizaines d'exemplaires le visage triste et riche de Sarah Cohen. Ses boucles blondes encadrent son visage à l'intensité douce et contenue. Sa bouche tire par moments intensément sur la roulée de tabac Old Virginia que quelquefois sa main droite lui tend. Le film se limite à cela. Il dure environ 116 minutes. Il est filmé en live par le circuit vert grâce à ses connaissances mêlées en électricité domestique et urbaine et en caméras miniatures. Il est envoyé cette présente nuit, par le circuit vert attentif, sur tous les écrans de la médiathèque de New York, autant les petits écrans télé de la salle de consultation sur place que les grands écrans de la mini salle de projection. Il est regardé, estimé et jaugé par les facultés cognitives acquises par le circuit blanc dans la durée de sa fructueuse interaction avec le sujet Helen Smith, et gracieusement cédées aux organes de stockage et d'imitation du circuit vert. Il représente une spectatrice en train d'être castée pour un film. Sa commercialisation n'aura pas lieu. Vous ne le verrez pas en salle. Il n'entrera pas dans les circuits de diffusion des pays développés. C'est un film beau et élégant, de réalisation sobre et de facture classique, sur un scénario original signé par le circuit vert. Il représente Sarah Cohen la dernière fois où elle visionna un film. Saluons comme il se doit cette première œuvre d'un réalisateur prometteur.