SOPHIE BRAGANTI | La Chambre noire de Joel Peter Witkin
(extrait des Chambres vides)
C'était les premières années de sa vie. Il en parle comme s'il la tenait encore dans ses mains aujourd'hui s'adressant aux étudiants d'Albuquerque Nouveau-Mexique où il vit marié à une artiste en tatouage il s'y voit encore dans ce quartier de Brooklyn à six ans il n'avait pas compris tout de suite il s'était dit en la voyant rouler jusqu'à lui tiens voilà un ballon. Elle tenait presque dans ses mains après la course achevée contre le trottoir tout entière toute chaude la tête de la petite fille pleine de cheveux rouges qui a roulé jusqu'à lui la tête rien que la tête. Un énorme carambolage la tôle sens dessus dessous. Lui était indemne. Cela aurait pu être lui sa tête entre les mains d'une autre personne. Il parle d'elle comme d'une boîte à images de la tête comme appareil photo. Il a su très tôt que de la mort il ferait son pain quotidien que ce serait sa première histoire d'amour.
Le photographe recrute sur annonces. Il cherche des modèles qui viennent à lui contents de cette invitation à se révéler dans une pose. Nains géants obèses femme-tronc mutilés blessés anomalies morphologiques siamois androgynes balafrés fœtus squelettes cadavres bras jambes têtes sexes animaux. Une morgue à proximité de son domicile lui fournit le matériel. Voilà comment il formule sa demande cherche nains géants ailés mains ou pieds changés quelqu'un né sans bras pieds yeux seins organes génitaux oreilles nez lèvres hermaphrodites et tératoïds vivants ou morts quelqu'un portant les stigmates du Christ femmes dont les visages sont couverts de cheveux ou de grandes lésions de peau désirant porter corsets fétichistes et esclaves et pour finir quelqu'un qui revendique être Dieu .
Il s'attache à des pas comme les autres physiquement leur rend hommage dans une photographie de l'amour. Il traque dans nos alter ego ce qui nous rapproche de ces corps de façon quasi évidente même si ça n'apparaît pas au premier coup d'œil. Il les met en scène dans des décors chargés on peut dire baroques d'intérieur ou d'une autre époque. Ceux qui feraient allusion à une recherche sado-maso de l'exploitation du corps voire de la chair se mettent le doigt dans l'œil et rarement on aura approché de près la matière du corps sans l'organique ce qui fait de nous des prisons s'ouvrant par une sublimation infiltrée une transcendance qui libère.
En écrivant cela émerge un souvenir précipité au fond trouble que j'avais laissé de côté et qui refait surface. Mon premier contact érogène fut dans la chambre de ma grand-mère très croyante qui avait au-dessus de son lit une sainte au regard baissé sur un crucifix de bois elle était comme lui couronnée d'épines une goutte de sang sur le front c'était une grande photographie en noir et blanc. A côté de cette image un autre crucifix cloué au mur avait la couleur du plomb il coinçait un rameau de buis et d'olivier contre le mur. J'étais allongée sur son lit haut perché je m'ennuyais à mourir comme on dit mais je goûtais au frais silence loin des agitations d'une famille nombreuse très sonore. Je profitais de cette paix la savourant pour fouiller dans les tiroirs sur les étagères bien sûr j'évitais de toucher à la précieuse bouteille de limonade que ma grand-mère tenait à l'écart des convoitises entre l'armoire et la commode. Je profitais que l'on m'ait oubliée pour prendre un livre un missel je crois je ne sais plus car ce qui me reste de cette page d'enfance c'est une reproduction d'un Saint Sébastien ligoté à un tronc d'arbre que je trouvais d'un érotisme torride c'est pas de ma faute si on dit souvent torride pour l'érotisme. De même quelques pages suivantes Jésus sur la croix comme le Saint Sébastien disparaissait derrière ce fichu drapé qui cachait je me demandais bien quoi. Le texte je crois était l'histoire sainte ou des prières peu importe l'une amenant les autres. Les plis du linge je les trouvais étranges intrigants intéressants. Le sexe mâle était censuré derrière ces visages d'hommes efféminés je ne songeais nullement à des anges. Ils étaient si beaux si mystérieux que j'en avais oublié leurs misères. Je n'avais pas idée de leur souffrance en proie à la découverte des sens liés au sexe au désir frustré une autre souffrance.
Ies « héros » de l'horreur éblouissante de Witkin le photographe poète sont à la fois décalés sans être chosifiés de ce qu'on pourrait imaginer leur environnement quotidien et à la fois ils sont fondus dans un jeu de rôle tous deux taillés sur mesure pour eux avec un complice consentement. Ils sont dociles par choix ils se parlent assez peu comme s'ils s'étaient tout dit par le truchement de la lumière installés confortablement sensuellement lascivement dans des positions inconfortables des attitudes tranquilles qui ne demandent pas de souffrir comme à un modèle de Michel-Ange qui doit tenir la pose en tension musculaire. Ou bien disons que s'ils souffraient s'ils avaient mal ce serait de la même manière qu'ils auraient mal en dehors du studio. On peut presque dire sans se faire mal qu'ils posent avec la pose naturelle que Witkin commande qu'il invente l'oxymore en photographie le naturel sophistiqué on dirait qu'ils s'immobilisent comme ils ont l'habitude d'avoir mal en mouvement. Continuons. Ils ont eu si mal ou bien ils ont tellement mal qu'ils n'y pensent plus sauf au moment de montrer de se montrer au monde sauf au moment d'intégrer la douleur d'être humain dans l'ordre du désordre du monde d'en avoir conscience comme en rappel l'origine du monde.
On lui a reproché d'être provocateur scandaleux blasphématoire Quand les gens vous prennent pour un monstre, il n'y a qu'une chose à faire : dépasser leurs attentes. On allait le censurer. Dans les années 90 on l'encense on s'arrache les œuvres dans le monde il est très présent dans le grouillement des grandes galeries dans le dédale de plusieurs sites Internet ( intérêt sans « n ») par exemple en France chez Baudoin-Lebon où les prix parlent d'eux-mêmes mais jamais des photos les prix parlent du degré relatif de célébrité mais jamais de qualité.
Son travail n'a pas d'équivalent c'est pour ça qu'il est un grand artiste. On ne peut pas le comparer dire qu'il ressemble à quelqu'un dont il serait l'émule même s'il a eu un grand reporter américain comme déclic Arthur Fellig surnommé Weegee « ce photographe "instinctif" qui ne croyait qu'à l'instantané, à l'enregistrement à chaud des scènes dramatiques de la vie quotidienne scènes captées par son Speed Graphic de reporter dont le flash éclairait de manière impitoyable les drames nocturnes des rues de New York. ». On ne peut pas dire que les photographies de grands formats noir et blanc quelquefois sépia laissent indifférent.
On trouve des allusions aux grands maîtres de l'histoire de l'art religieux et classique ou moderne d'abord Bosch Goya puis Giotto Titien Courbet Nègre Picasso Lartigue. Portraits vanités natures mortes accompagnent un imaginaire qui élève la cruauté de la condition humaine au rang de la beauté même si la beauté n'est pas un critère dans la hiérarchie des qualités artistiques à moins que l'on ne l'entende comme harmonie intelligence des rapports de formes de lignes de couleurs de prise en compte de l'espace et de l'histoire de l'art et d'autres choses encore qui créent un ensemble fort unique avec un accent grave de l'humour aiguë dans la voie de la perfection où la technique réussit à se faire oublier en même temps que l'artiste et son acte parviennent à se faire oublier ne mettant en avant que l'art.
La première fois que je les ai vues alors plus jeune c'était au Musée d'Art Moderne de Paris mais la toute première fois c'était dans un catalogue chez un ami j'avoue la toute première fois avoir été traversée par une nausée persistante qui excitait ma curiosité. En entrant dans le musée je crois que c'était pendant le mois de novembre oui les premiers Mois de la Photographie il y avait une sorte d'attraction pour les enfants plus largement pour les familles. C'était un panneau peint un triptyque avec deux personnages dans une forêt exotique à la Douanier Rousseau mais au-dessus des épaules pas de cou ils avaient prévu deux trous à la place des deux têtes manquantes chacun pouvait en remplacer une en s'y glissant. Il suffisait de passer derrière le panneau de bois et d'y avancer le cou. Se faire photographier dans la peau d'un autre corps dans une pose farfelue qui se voulait drôle comme un souvenir de vacances. Cet épiphénomène était comme un préambule disons un sas de décompression entre deux mondes. Celui que je venais de quitter dans les rues de Paris et celui dans lequel j'allais pénétrer avec Witkin.
En approchant timidement de près les photographies j'avais une appréhension mêlée de peur et d'excitation à moins que la peur n'ait été jouissive j'avais remarqué que le travail de l'artiste s'était prolongé développé précisé dans le laboratoire que dans le noir de la lampe rouge et des odeurs moites des produits chimiques il avait agit sur le négatif à l'aide de rasoir clous limes verre tout ce petit matériel ramassé dans la rue et pigments café ou thé cire d'abeille il paraît qu'il les réchauffe qu'il les augmente de matières ce faisant il continue à communiquer avec l'œuvre mais plus encore avec les modèles fixés sur le papier humide il avait raturé gratté rayé ajouté du dessin des papiers tissus jusqu'à oublier les modèles et le temps. Jusqu'au bout il avait voulu agir de sorte que ni le hasard ne s'empara de son idée ni dieu en qui il croit sa mère étant très catholique et son père très juif.
Comment l'apôtre de la beauté désagréable parvient à faire surgir le magnifique de tout ce qui choque par sa violente disharmonie primaire j'allais dire surgir la beauté comment il satisfait le regard avec un peu de voyeurisme à peine vite écarté. Comment il nous familiarise avec la mort avec la dégradation du corps malmené sans morbidité comment il y introduit une paix inattendue donnant vie aux morts. Quand je rentre chez moi l'image m'accompagne elle s'est imprimée. Elle me ravit en me dérangeant. Elle m'interroge.
Je me demande alors quelle partie de moi je puis trouver dans ces humains disséqués mais aussitôt je m'en moque j'oublie le corps entier éviscéré recousu sa couleur diaphane je me concentre sur l'ensemble de la photographie je me laisse conduire par l'œil camera l'échec de toute loi morale je ne me lasse pas d'en conjuguer les détails la composition se chargeant de faire circuler mon regard. J'accepte comme il dit de ne pas savoir comment vivre.
> Des oeuvres de Witkin en ligne dans la galerie Baudoin-Lebon