<%@LANGUAGE="JAVASCRIPT" CODEPAGE="1252"%> Vienne le ciel, roman
 

 

VIENNE LE CIEL
- roman -

aux éditions L'Amourier, 2006


 

 

[EXTRAIT]

 

Ada aime le regard froid de l’objectif. Elle est assise devant la table qui fait le coin de la chambre, à peine éclairée par un carré de fenêtre ouverte sur les persiennes. Elle regarde l’appareil qui dort devant elle, comme apaisé. Elle revoit l’affiche du Flore, Apollinaire, le livre sur la table, c’est peut-être là que tout a commencé. Ce soir, ils iront au Flore puis au retour, elle fermera les yeux face à l’appareil qui pointera sur elle son œil de cyclope. Elle écoutera amoureusement le son rapide et précis du déclencheur, les deux lamelles métalliques qui s’ouvrent et se ferment sur elle, sur ses joues blanches ou sur sa nuque. Elle écoutera le bruit du déclencheur comme quelque chose qui vient de loin, de plus loin qu’elle, comme une vie qui l’a précédée mais dont il reste un fragment enfoui dans son corps, dans son ventre. La petite musique aussi, un signal magique dans son oreille. Lui, il ne dira rien, collé contre l’oculaire qu’il ne quitte plus, il  la captera d’abord de face, elle fermera les yeux. Puis elle s’allongera nue sur le lit, tournera doucement le dos et repliera légèrement les jambes. Il déclenchera comme ça, une ou deux fois, ensuite il posera l’appareil sur la table, déplacera la chaise pour l’extraire du cadre et mettra en route le retardateur. Il la rejoindra sur le lit, elle ne bougera pas, sentira avec fragilité, le premier contact, la caresse de ses vêtements le long de la colonne vertébrale et plus bas, contre ses fesses, une grande barre à peine contenue par le pantalon en velours. La langue qui brûle son cou et la lumière s’éteindra.
Il cherchera un peu plus tard, dans le noir, le cordon-interrupteur qui longe le chevet, il se lèvera, s’avancera jusqu’à la table, ouvrira son carnet mauve et griffonnera quelques lignes. Ada fermera alors les yeux, pour de bon.
Ada est assise devant la table et suit d’un doigt de pluie la courte sangle qui entoure l’appareil. La lumière a fini de tourner. Il ferme le robinet de la douche, elle entend et imagine les dernières gouttes d’eau qui suivent les sillons de son corps pour venir se jeter en bout de course dans le fond du bac. Il sort de la douche puis de la salle de bains, une serviette cerclée autour de la taille, les cheveux dégoulinants.
- Où veux-tu aller ce soir ? 
- Ce soir, je veux que tu m’emmènes au Flore.  
Ada se lève, laisse glisser sa robe en coton et se précipite dans la salle de bains.

 

              La porte claque et c’est tout un ciel qui se fend. Ada seule dans Paris.
Elle ne veut pas quitter la chambre, elle préfère attendre qu’il revienne. Elle attendra tous les jours et toutes les nuits s’il le faut. Elle sait qu’elle ne peut que l’aimer, qu’elle crève de lui, qu’elle n’a rien d’autre à faire qu’attendre. Elle s’assoit sur le bord du matelas, toute nue, son corps offert à la solitude, prête dans sa tête et dans ses yeux à entamer une  longue  traversée. Ada se plaît dans la souffrance. C’est comme si elle avait toujours su, toujours imaginé cela, comme si cette attente était tout son amour, qu’enfin elle allait pouvoir aimer, aimer vraiment. Ardemment.
Ada ne sait pas que s’il avait été là - que s’il l’avait vue assise idéalement sur le lit, dans l’angle parfait de ses jambes, dans la tension maîtrisée de la nuque - plutôt que l’embrasser, il aurait déclenché.
Mais de nouveau cette douleur qui reprend, elle se replie sur son ventre comme si c’était à ce ventre que l’on avait retiré quelque chose, ce ventre qui semble de plus en plus avoir une vie propre, indépendante, une vie qu’elle ne parvient à rejoindre que dans la douleur. Elle appuie violemment ses deux mains sur son pubis et serre ses jambes jusqu’à la tétanie, jusqu’à la confusion de tout.