CLAIRE LEGENDRE | La Page 15
Depuis quelques temps Graziella Vaci recevait des lettres. Ca avait commencé au mois de janvier, et quoique rien ne le laissât supposer, Graziella Vaci n'avait pu s'empêcher de lier ces lettres au dernier roman qu'elle avait publié, un opus « sulfureux » disait-on, dont le héros était un serial killer violeur, récidiviste et désormais suicidé.
La première lettre était une enveloppe vide, adressée chez l'éditeur et réexpédiée par les soins de ce dernier. Graziella, quoique rompue à recevoir l'étrange courrier de ses lecteurs, avait été un peu frustrée cette fois de n'avoir rien d'autre qu'une enveloppe vide à se mettre sous la dent.
La deuxième enveloppe, qui était arrivée deux semaines plus tard, contenait un indéchiffrable gribouillis, et quelques rognures d'ongles dont Graziella espérait qu'elles étaient tombées là par hasard même si, elle en convenait, c'était peu probable.
Il y eut une troisième enveloppe que Graziella conserva – elle avait imprudemment jeté les deux premières. Celle-ci était plus grande, en papier kraft doublé de bulles, et contenait un dessin d'enfant. Elle avait été postée dans le nord de la France, puis réexpédiée depuis Paris par l'éditeur, à qui pourtant l'on avait demandé de ne plus faire suivre le courrier. Graziella, une fois de plus avait appelé le standard et réitéré sa demande : qu'on ne fasse plus suivre que les enveloppes marquées du nom de l'expéditeur, les autres, vous pouvez les mettre à la poubelle. Mes lecteurs sont fous. On lui avait redit que c'était impossible, pour qui elle se prenait, la maison comptait une bonne centaines d'auteur et l'on ne pouvait se permettre d'employer quelqu'un à faire ce tri fastidieux. Elle n'avait qu'à les jeter elle-même sans les lire. Ca paraissait si simple.
Graziella se sentait coupable de ce courrier tordu qu'elle recevait depuis le début des ses publications. Elle enviait les auteurs qui pouvaient se vanter à la télévision de recevoir des lettres touchantes et de lier des amitiés avec leurs adorables lecteurs. Elle, son correspondant le plus sobre était emprisonné à Fleury-Mérogis et sa mère lui avait défendu de répondre à ses lettres, parce qu'on ne sait jamais, un jour il va sortir de taule, et il vaudrait mieux pas qu'il débarque chez toi.
Graziella avait trouvé un peu de réconfort dans certaines pages de Gombrowicz qui se désolait lui aussi de ne recevoir que des lettres de fous. Probablement, concluait-il avec un brin de fierté, sa littérature n'attirait que les fous. Graziella tentait de s'identifier à son illustre aîné en s'abstenant de toute aspiration à la norme. Néanmoins, elle ne parvenait à se satisfaire de ce public des marges, qui lui renvoyait une image un peu monstrueuse. Certains jours, Graziella ne pouvait réfréner des velléités de conformité féminine : coquetterie, légèreté, succès. Pourquoi n'était elle pas foutue d'écrire un bon vieux Bridget Jones à la française, un bon gros pavé consensuel pour payer le loyer ? Il fallait toujours que, vers la page 15, un assassin pointe son nez. Pas le genre d'assassin calibré à la Higgins Clark, non, un assassin bien tordu, pétri de paradoxes et de charme, avec qui le narrateur ferait immanquablement ami-ami avant la page 32, et qui dégoûterait le lecteur bien-pensant avant la fin du chapitre 3, si bien que seuls les lecteurs à l'estomac bien accroché, un brin pervers ou complètement barrés, s'accrocheraient à l'intrigue et finiraient le livre dans une délectation sade-mase assumée. Les autres, elle se les était mis à dos et le prochain livre n'aurait d'autre ambition que de les reconquérir – regardez, je suis comme vous, aimez-moi, je me suis calmée, regardez comme je suis équilibrée… jusqu'à la page 15. Car le fameux syndrome de la page 15 frapperait encore, et Graziella, en se mordant les lèvres, cèderait une fois de plus à la tentation d'insinuer quelques petites choses dégoûtantes qui deviendraient morbides au fil des pages et transformeraient le grand livre populaire attendu en une chose un peu écoeurante, immorale, « à ne pas mettre entre toutes les mains » résumaient invariablement les critiques exaspérés.
Graziella avait tout essayé : le sport, la psychanalyse, la lecture des œuvres intégrales de Jane Austen – huit romans seulement, hélas – les petites sœurs d'Agatha Christie qui savaient dérouler l'intrigue la plus noire au sein d'un roman bien confortable, dans les règles de l'art. Les criminels étaient toujours arrêtés à la fin et les jeunes premiers se marieraient dès qu'ils auraient touché l'héritage. Graziella connaissait par cœur les épisodes d'Hercule Poirot indéfiniment rediffusés sur TMC, et les règles quasi géométriques du puzzle qui faisait un bon polar. Elle adorait cette littérature respectable qu'elle dévorait pour s'endormir, pour passer le temps, et dont la vertu essentielle consistait à vider la tête du lecteur pour « le faire voyager ». Graziella voyageait. Sincèrement. Sans arrière-pensées. Pourtant, dès qu'elle prenait la plume – dès qu'elle s'installait derrière le clavier de son ordinateur – un sursaut d'orgueil la poussait à quitter la voie bien tracée des romancières à succès pour instiller ce qu'elle pensait être un peu de nouveauté, de vérité – un échantillon de névrose. De l'orgueil, parce que Graziella ne pouvait se résoudre à cheminer le long des sentiers rebattus qu'elle affectionnait pourtant. Mais peut-être était-ce pire. Peut-être que Graziella souffrait d'une intolérance congénitale à la linéarité d'un roman convenu. Peut-être que quelque chose dans sa tête était irrémédiablement tordu, perverti.
La quatrième enveloppe – elle ne put s'empêcher de l'ouvrir – contenait une mèche de cheveux bruns. La cinquième était barbouillée de sang. Elle rappela l'éditeur : comment avez-vous pu me renvoyer un truc aussi dégueulasse ? Les petites stagiaires du courrier avaient dû faire la grimace, mais elles accomplissaient docilement leur tâche. Graziella était gênée avec les voisins. Elle s'était fait inscrire sur liste rouge et diffusait le moins possible son adresse e-mail. Graziella devenait paranoïaque et ses amis lui disaient de faire attention, c'était un des symptômes de la « grosse tête ». Alors Graziella, dans un accès de susceptibilité (attention, voilà un autre symptôme qui pointe le bout de son nez), allait chercher sa boîte en carton rouge dédiée à l'archivage et dégainait les pièces à conviction, pour se justifier. Et ça, ça ? J'ai pas raison d'avoir peur ? On convenait que oui, ses lecteurs étaient dérangés, et on se débarrassait du problème par une pirouette, en riant : ben oui mais toi, aussi, t'as qu'à écrire des trucs normaux !
Graziella descendait à la boîte aux lettres sur la pointe des pieds, si possible juste après le passage du facteur, en s'arrangeant pour ne croiser personne. Pourtant ce mardi du début mai, la vieille du deuxième avait fait une embolie pulmonaire et l'escalier était encombré de voisins curieux ou affligés. Graziella prit une mine de circonstance pour se faufiler inaperçue jusqu'au rez de chaussée. Une grosse enveloppe jaune boudinée dépassait de la boîte. Graziella la serra honteusement contre sa poitrine, et remonta, le souffle court, se cacher derrière sa porte pour dégrafer le paquet. Elle eut une moue un peu espiègle en s'avouant qu'elle l'avait attendu, ce sixième courrier, depuis un mois qu'il n'y avait rien eu. Elle avait un peu peur, mais elle était excitée, surtout. En même temps, elle se disait : si j'étais normale, si j'étais forte, je le balancerais à la poubelle, si j'étais au-dessus de ça, si j'avais autre chose à quoi penser, si j'avais de vrais problèmes dans la vie. Elle culpabilisait.
Défaire le paquet prit plus de temps que d'habitude, il était scellé par de grosses agrafes qu'il fallait faire sauter avec les ongles. Dans son impatience, Graziella ne songeait pas à utiliser un ciseau, un couteau, ou le joli coupe-papier qui trônait sur le bureau. Elle pensa que la vieille du deuxième allait peut-être mourir si c'était pas déjà fait, et que c'était indécent de ne pas s'en soucier. Et puis elle pensa que c'était encore plus indécent d'y penser comme ça, pour se complaire dans sa culpabilité, et puis le paquet s'ouvrit. Il contenait un petit baluchon de sopalin roulé, encore humide, qu'il fallait défaire comme les bandages de l'homme invisible. Graziella pensa un instant qu'il n'y aurait peut-être rien au bout, rien que du bluff pour attiser la curiosité, stimuler l'imagination. Au bout du troisième tour, elle comprit qu'elle ne serait pas déçue cette fois, il y avait bien quelque chose à l'intérieur, dont elle commençait à sentir la consistance et même l'odeur un peu âpre. Le sopalin prenait une teinte rosée, l'humidité le déchirait par endroits, puis une chose bleuâtre apparut, une chose un peu visqueuse et Graziella sentit ses jambes se dérober sous elle. Graziella n'avait jamais perdu connaissance, et pour tout dire son évanouissement ne fut pas total. Il serait plus juste de parler d'un vertige, mais provoqué par une peur légitime, un affolement, une panique qui lui avait fait jeter la chose au bout de la pièce, sur le parquet, et s'en écarter comme d'une araignée. La chose était allée s'échoir, boursouflée, suintante, dans une flaque de poudre insecticide.
La chose était plus hideuse qu'on pouvait s'y attendre : un cylindre de chair morte, un escargot rouillé, repu, un phallus décédé, tranché net.
Graziella resta au sol un moment, hébétée, à regarder la chose de loin, dans une sueur froide comme elle avait eu souvent face à une araignée, avec ces démangeaisons soudaines qu'il faut gratter sur tout le corps, comme si la bestiole courait sur soi. Elle ne voulait pas détourner les yeux de peur de perdre de vue l'ennemi, et de devoir le redouter ensuite, à chaque mur, chaque recoin de l'appartement. Il lui fallut quelques minutes pour se raisonner : cette fois l'ennemi était bel et bien mort, inoffensif. Sans se relever, elle attrapa le combiné du téléphone et composa le 17. Il y avait une sorte de fierté à solliciter la police, quelque chose de grave s'était produit, qui méritait l'attention. Non : qui nécessitait l'intervention des forces de l'ordre. Pendant que le message automatique défilait en boucle, elle eut le temps de se représenter la situation et de répéter son texte : elle était écrivain, le genre sulfureux, et elle était harcelée par courrier depuis quelques temps, mais là, elle venait de recevoir quelque chose d'affreux, un homme était probablement mort, et elle… en avait une partie. « La » partie. En se racontant l'histoire ainsi, elle s'était mise à pleurer. Quand une voix féminine prit enfin la communication, son détachement la surprit. Ne vous inquiétez pas, disait-elle, c'est sûrement un canular, les étudiants en médecine, vous savez… Ils adorent jouer avec les cadavres. Vous connaissez des étudiants en médecine ? Un de vos lecteurs, probablement. Passez au commissariat, si vous voulez, on fera une main courante.
Une main courante ? Comme… pour les problèmes de voisinage ! C'était impensable, honteux, honteux ! On ne la prenait pas au sérieux. Et… la chose… Qu'en faire ? La jeter, simplement, ou vraiment, vraiment si elle y tenait, l'apporter au centre de médecine légale. Mais il la jèteront, de toute façon.
Si Graziella n'insista pas, c'est parce qu'elle eut un doute. Elle connaissait une étudiante en médecine, Lola, son amie d'enfance, qui devait être en quatrième ou cinquième année, et qui n'aurait jamais fait un coup pareil, mais, sait-on jamais, Graziella remercia la police et composa le numéro. La chose, toute maculée de poudre blanchâtre, gisait toujours au fond de la pièce.
- Lola ? Je te dérange ? Tu es de garde ? Ecoute je t'appelle parce que j'ai un souci, tu… tu ne m'as pas fait une blague ou bien, tu n'as pas fait lire mes livres à tes amis ? Tes amis toubibs ?
Lola jura ses grands dieux que non.
- Parce que là je viens de recevoir un truc bizarre, tu sais, dans une lettre anonyme, il y avait un… une bite.
Il y eut un silence, puis un éclat de rire incrédule.
- Un sexe, enfin, le sexe d'un homme… mort. La police pense que ça peut être un canular d'étudiant en médecine.
Lola rit à nouveau, un peu moins fort, et jura qu'elle n'y était pour rien. C'était possible qu'un lecteur, à l'autre bout de la France…
- Ecoute, je ne sais pas quoi faire, ils m'ont dit de le jeter à la poubelle mais je… je n'arrive pas à le toucher, et puis si ce n'est pas un canular, il y a peut-être un type qui est mort, tu vois, je peux pas le jeter… comme ça… c'est dégueulasse. Tu ne veux pas venir voir?
Lola ne pouvait pas venir immédiatement, elle remplaçait une camarade aux urgences, elle terminait dans deux heures.
- Quelle couleur ça a ?
- C'est plutôt bleu.
- Ca sent ?
- Oui, pas mal.
- Bon, le mieux ce serait que tu le mettes au congélateur, le temps que j'arrive.
- Au congélo ? Mais je peux pas m'en approcher à deux mètres, écoute c'est trop…
- Tu as du sopalin ?
- Oui.
- Alors tu prends trois ou quatre épaisseurs de sopalin, tu y vas, il va pas te bouffer tu sais.
S'ensuivit une longue scène où Lola, par téléphone portable interposé, guida les moindres de gestes de Graziella, en lui prodiguant moult encouragements – mais oui, tu vas y arriver, c'est ça, c'est très bien, maintenant tu le portes jusqu'à la cuisine, t'as qu'à penser que c'est un morceau de gâteau que tu me mets de côté. Bravo, il n'y aucune raison de trembler. Maintenant tu refermes la porte du congélateur, et tu m'attends. Mets toi devant la télé, ça te fera penser à autre chose. J'en ai plus pour longtemps.
To be continued (ou pas)
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