SERGE CASSINI (1973) | On dirait du chinois

Quand je rentre à la maison, je suis tellement fait que je me couche sur mon fils, croyant que c'est mon lit.
J'y vais de tout mon poids et de toute ma fatigue, les os de mon fils craquent.
Il se réveille, je lui dis : c'est un mauvais rêve.
J'ai envie de lui dire que je suis le docteur Maboul.
Pour rire.
La vie est un mauvais rêve, tu dois apprendre à faire des rêves lucides.
Tiens, et je pose le petit gâteau d'anniversaire que j'ai acheté à côté de son lit.
Un ridicule petit gâteau au chocolat.
Genre Forêt Noire.
J'ai rêvé que mon fils entrait dans ma chambre.
Il avait un énorme instrument de chirurgie dans la main.
Il commençait à palper mon torse.
Je me suis réveillé en sueur.
Mon fils n'avait pas bougé, il était dans son salon, au-dessus de son carton de jeu.
Attendant que je continue à rêver.
Il paraît qu'on peut se réveiller dans d'autres rêves, sans s'en rendre compte.
J'écris dans mon carnet : ne pas s'endormir.
Je pense à la vie du patient du docteur Maboul.
La belle vie.
Je regarde ma montre. On dirait qu'il est midi mais il est sept heures. J'ai soif. Est-ce qu'il y a eu un tremblement de terre ? Ma jambe me fait mal. Il ne me reste que mes rêves et mes délires. Cette forêt a recouvert mon passé. Je sais que je suis allé dans un club. Il y avait une jolie Japonaise. Mais j'ai aussi fait un rêve. Est-ce qu'on peut rafistoler quelque chose de sa vie, avec un rêve ?
Tous les scénarios me passent par la tête. Kidnapping. Fugue. Rave-party foireuse. J'ai même pensé qu'un Canadair m'avait pêché en pleine mer et largué dans cette épaisse forêt.
Une mauvaise cuite suivie d'un trou noir. J'écris dans mon esprit tous les romans possibles. J'ai faim. Je vais mourir de faim.
Dans le rêve que j'ai fait, je n'étais pas seul. Mon rêve s'estompe déjà mais il y avait une odeur d'encens ou de cigarette.
Mon passé s'est retiré et cette forêt a une présence impudique. J'ai léché les feuilles qui se trouvaient autour de moi pour en boire la rosée. Il faut bouger. La douleur à ma jambe est atroce. Un peu plus tôt, les broussailles ont bougées. Un chien en est sorti. Un chien sauvage, tremblant et malingre. Il s'est approché, je lui ai tendu la main. J'étais bien décidé à l'amadouer pour le dévorer. Puis il a disparu. Comme dans un rêve, je me suis demandé comment on tue un chien.
J'ai réussi à me relever, ma douleur à la jambe me donnait le vertige. J'ai fait quelques pas. Boire la rosée et penser à sortir de là. J'ai voulu crier mais je n'avais plus de voix. Cela m'a fait frissonné. Le soleil perce difficilement dans cette forêt. La nuit doit être lugubre et froide.
Je me suis traîné avec cette idée que la forêt finissait bien quelque part. Je me suis traîné pitoyablement pendant deux heures. Puis je me suis effondré et j'ai dû m'endormir.
Mon fils est comme la page d'un livre que l'on quitte des yeux un instant.
En y revenant, elle n'est plus la même, plus jamais.
La mère de mon fils est une femme que j'ai déjà rencontrée.
Dans les rêves, les questions ont toujours des réponses.
J'écris dans mon carnet : ne pas croire au premier amour.
Je suis allé dans la chambre de mon fils et j'ai dit : tu dois arrêter de torturer ce patient.
Tu dois parler à ton père.
On a tapé à la porte.
Un homme qui ressemble à mon voisin est entré.
Nous nous empoignons gentiment.
Nous rions et nous nous empoignons sur le lit de mon fils.
Mon voisin a mis le pied sur le gâteau.
Genre Forêt Noire.
Nous étions tous gênés.
Je voyais ce jour-là dans le regard de la mère de mon fils qu'elle voulait ma mort.
Je n'ai rien dit.
Je n'ai pas dit que j'étais immortel.
J'étais serein.
Je m'amusais.
Je suis aux commandes.
Cause toujours, ai-je pensé.
Cause toujours.
Tu es dans mon rêve, Madame Maboul.
Au réveil, j'ai vu le court de tennis. Au milieu, le filet affaissé ressemble à des algues. Sans réfléchir, je me suis traîné.
C'était un vieux court de tennis. Sa surface avait pris des teintes rouille et une végétation dense avait envahi son centre.
J'ai essayé de me rappeler mon rêve. Je voulais comprendre ce qui s'était passé avant mon trou noir. Nous étions trois ou quatre dans le taxi. Nous parlions laborieusement. Nous parlions comme des ivrognes. Le taxi avait une sale odeur de cigarette.
J'ai revu aussi cette jolie Japonaise du club. Elle était dans le taxi. Dans mon rêve, j'essayais de lui dire que je voulais lui faire l'amour mais je ne trouvais pas mes mots. J'ai mis ma main sur son épaule, elle s'est retournée et j'ai poussé un cri. Son visage était défiguré, son visage n'était que bouillie de chair et d'os. Et cette matière répugnante s'agitait avec un bruit horrible. J'ai voulu sortir du taxi. Le chauffeur et les autres passagers m'ont regardé comme des parents grondent sans mot leur enfant. J'ai sauté du taxi et j'ai vu la voiture qui continuait avec les silhouettes immobiles à l'intérieur. La peur m'a réveillé.
On se réveille dans d'autres rêves.
Une femme avec une bouche dure et des lèvres violettes.
Une femme avec une bouche aigre, froide comme un rendez-vous.
J'écris dans mon carnet : aller chez cette femme et se réveiller nu dans une baignoire vide.
Mon fils et sa mère appartiennent à la même phrase d'un livre : Des insectes n'ayant plus d'estomac continuent à manger.
Il n'y a jamais de point mort dans le rêve lucide.
Des angles, oui.
Je lui ai appris à faire des rêves, à cette femme.
Comme elle n'est pas bête, elle me dit que dans les rêves lucides elle fait toujours des petits boulots humiliants.
« Tous ces gens qui ont une double vie sans en avoir aucune. »
Je lui explique : faire des rêves lucides c'est comme être RMIste et confectionner dans son garage des livres en vingt exemplaires pour des amis.
Les personnages dans les rêves lucides ont une liberté étrange qui dépend de moi, me suis-je dit en regardant mon fils dans le salon.
Il paraît qu'un écureuil qui est né dans une cage rêve tout de même qu'il cueille et entrepose les noisettes qu'il n'a jamais vues. Des rires voletaient autour de moi. Dans le club. Dans mon esprit. Je ne sais pas quelles noisettes j'entrepose dans mes rêves, mais je sens comme un danger à vouloir savoir ce qui s'est passé. Ne peut-on pas vivre en aillant oublié une cuite entre amis ? Je vais sortir de cette forêt et je vais embrasser la première personne que je vais rencontrer.
Mais avant, il faut que je dorme.
L'important avec le rêve lucide, quand on est perdu, c'est de ne pas trop penser aux conséquences.
Mon fils, dans le salon, a le visage parsemé de points d'ombre.
Ce ne sont pas vraiment des grains de beauté.
Puisque les points bougent.
Il y a donc, dans les rêves lucides, une source de lumière et du feuillage qui s'agite.
On découvre tous les jours de nouveaux insectes.
J'écris dans mon carnet : solitude du pionnier.
Lorsqu'on est dans un pays étranger, on se met à parler tout seul.
Dans le rêve lucide, c'est le contraire.
S'amuser à provoquer ses facultés d'adaptation dans les rêves lucides.
A rebours des assassins d'Alamut.
Dans mon rêve lucide, je suis né pendant un tremblement de terre. J'ai voyagé dans le monde : Iran, Japon, Californie, etc.
Pour retrouver, ne serait-ce qu'un instant, ce doux craquement de la terre.
Je cherchais les catastrophes.
D'abord naturelles, par principe.
Je cherchais les ondes de Love.
En tout cas, mon premier tremblement de terre avait une odeur de menthe.
J'ai ouvert les yeux. Il faisait déjà nuit. J'entendais les bruits de la forêt. Mais la forêt était devenue une ombre. Le court de tennis sous les rayons de la lune était bleuté. J'ai entendu des bruits de pas sur les branches mortes. Je me suis retourné et j'ai dit : « Là, s'il vous plaît, j'ai la jambe cassé. »
On ne me répondait pas. On approchait. D'autres personnes sortaient de la forêt. J'entendais d'autres pas sur les branches mortes. Un homme dont je ne distinguais pas le visage s'avançait. J'ai dit : « J'ai faim. S'il vous plaît. » L'homme ne répondait pas. J'ai commencé à avoir peur. J'ai essayé de me traîner au centre du court de tennis.
Des gens entouraient le court de tennis. Je distinguais des silhouettes d'enfants et de femmes. Immobiles. Je ne pouvais articuler un seul mot. J'ai essayé : « Vous vous voulez faire un match ? Ça fait longtemps que je n'ai pas joué. »
J'entendais les frémissements de la forêt. Je voyais tous ces gens immobiles et silencieux autour du court et j'étais mort de peur. Je me suis dit : « Ils ne peuvent pas s'avancer sur le court, je suis en sécurité. » Je tremblais. Ils allaient sauter sur moi, et je ne pouvais pas distinguer les bouches qui allaient me dévorer. J'ai fermé les yeux.
Peut-être n'y a-t-il pas tant de raisons que ça de se retrouver dans ce rêve.
Dans ma situation, est-ce que ne s'attacher à rien a encore un sens ? On confond souvent le flou.
Cette liberté de l'enfance lorsqu'on court dans une forêt.
Même si c'est la peur qui nous poursuit.
Hier, mon voisin était devant la maison.
Il portait des bas en filet de pêche et un petit manteau en peau de bête.
Il avait un petit gâteau au chocolat dans les mains.
On dit dans le quartier que mon voisin passe son temps à étudier la vie des chats écrasés.
Il a confectionné un petit livre dans son garage.
En vingt exemplaires.
Sur les pages de droite du livre, il y a des photos de chats écrasés. Sur les pages de gauche, les biographies de ces chats.
Ces points d'ombre sur le visage de mon fils dans le salon, n'est-ce pas la marque d'une frondaison entre le rêve et la réalité ?
Les papillons vivent le temps de prendre une décision.
Ils ont leur propre rêve lucide.
C'est surtout l'imposteur que je poursuis.
Celui qui se fait passer pour moi.
J'attends le bon moment pour le démasquer.
Je laisse faire.
Il est midi. J'ai encore rêvé. Ma montre marque sept heures mais il doit être midi. Le soleil perce difficilement dans cette forêt. Même en rêve, je cherche mes mots. La faim et la douleur pour seules compagnes.
J'ai dû consommer une substance illicite dans ce club. C'est peut-être cette substance qui m'a rendu partiellement amnésique.
Le soleil perce la forêt et fait un rond de lumière de taille d'une balle de tennis.
Il paraît que les satellites espions peuvent voir une balle de tennis posée sur la table de votre cuisine. Je vois soudain dans ma tête une image satellite, je zoome, je me rapproche de la surface de la Terre, une tache noire, je zoome sur la forêt et c'est un rectangle gris et plus loin encore je vois un corps au centre du court de tennis. Immobile. J'ai les yeux grand ouverts.
Je fais signe vers le ciel. Quelqu'un de la NSA ou un internaute préviendra ma famille : tout va bien. Ce sera la plus belle cuite de ma vie. Je ris et je tends mon majeur vers le ciel.
Les femmes dans les rêves lucides sont moins belles que dans les revues.
Elles sont moins cochonnes.
Elles sont sur le tarmac.
Elles manifestent.
En silence.
Si vous les aborder, l'une d'entre elle dit : « Pourquoi Monsieur Hire est imbattable au bowling ? »
Vous pensez à votre fils.
« Parce qu'il en avait marre de toujours devoir prendre sa revanche. »
Le jour où un astronaute rêve qu'il vole dans l'espace, il est temps pour lui de prendre sa retraite.
Dans les rêves lucides, on comprend une chose : il est toujours plus beau de cacher sa tristesse.
Mais on ne comprend que ça.
La mère de mon fils dans le salon, devant la télévision qu'elle a louée.
Le fond doit être sain peu importe la tricherie.
Mon fils, j'aimerais l'aider.
J'ai acheté un nouveau gâteau.
Genre Forêt Noire.
Maintenant il y a deux gâteaux à côté de son lit.
Un nouveau et un tout écrasé.
J'ai dit à mon fils il n'y a pas de cycle des morts et des renaissances, pas de Nirvana, sois une personne ordinaire sans rien à accomplir.
C'est l'heure de sortir le chien.
Même dans les rêves lucides.

Ça arrive ces choses.
Plus qu'on ne le pense.
Ça arrive.
Comme une comptine.
D'on ne sait où.
J'ai regardé par la fenêtre du salon et j'ai vue l'autre docteur Maboul perché dans un arbre.
On a tapé à la porte.
Mon voisin entre et me montre un objet.
Un étui pénien.
Je lui dis : c'est finalement l'antithèse de l'exhibitionnisme classique.
Nous dansons.
Tout a une odeur religieuse dans les rêves lucides.
« Nous sommes tous des jeunes filles à stimuler », dit mon voisin. Tout participe de la même haine de l'illusion.
Mon fils, dans le salon, penché sur son carton de jeu.
Un sentiment parmi d'autres.
Combien de livres qui n'existent pas ai-je lu dans mes rêves lucides ? « Si tu continues à vivre c'est que rien n'est anodin. »
Tu vis comme quelqu'un qui est flou sur une photo d'enfance parce qu'il croit qu'il a bougé.
Cette liberté de l'enfance lorsqu'on court dans une forêt même si c'est la peur qui nous poursuit.
Quelle heure est-il ? Il faut, avant de m'endormir encore, que je me rappelle dans les moindres détails ce que j'ai fait avant de sombrer. Avant les longues jambes de la jolie Japonaise. Avant les rires autour de moi. Il faut, pour comprendre, que je me traîne là-bas, dans les souvenirs du club.
Avant de sombrer, je les vois, les corps.
Et je vois une pancarte, on dirait du chinois :

